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La forme de l'eau

Prix MystŔre de la Critique - 1999 Meilleur roman Útranger

Sur le dos de la porte de son appartement romain, il a accroché une corne de plastique rouge offerte par son libraire pour conjurer le mauvais ˙il des jalousies. Il en a une autre ˇ en argent ˇ dans la poche. «J'y crois sans trop y croire, mais on ne sait jamais», souligne Andrea Camilleri, superstitieux mais ironique, encore surpris de l'envahissant succès de son personnage, le commissaire Salvo Montalbano, devenu le nouveau héros des Italiens, toutes générations et tendances politiques confondues. Comme lui, il est sicilien de naissance. Et il le reste de passion, même après un demi-siècle dans la capitale. Comme son policier désabusé, il aime le vin de l'île et les sarde beccafisso (sardines farcies), mais n'a guère d'illusions sur les hommes ou la politique, bien qu' il garde le c˙ur à gauche. Et comme lui, il a dû se convaincre que «la vérité coïncide rarement avec la justice». Sa gloire soudaine l'embarrasse. On l'arrête dans la rue pour donner des conseils matrimoniaux à son héros qui semble se complaire dans son amour à distance avec la Génoise Livia. Il croule sous les lettres. Quand il parle dans les librairies, il fait désormais toujours salle comble. «Un soir, une femme s'est approchée avec deux enfants ensommeillés, me demandant de leur donner une caresse comme si j'étais Staline ou Padre Pio», raconte l'auteur de la Forme de l'eau, le premier roman des aventures de Montalbano qui vient d'être traduit en français.

il y a encore un an, ce tranquille septuagénaire cinq fois grand-père, longtemps scénariste de la RAI (la télévision publique) et metteur en scène de théâtre, était un romancier estimé mais plutôt confidentiel publié depuis une vingtaine d'années par la très raffinée éditrice Elvira Sellerio de Palerme. Désormais, ses romans policiers sur la Sicile d'aujourd'hui et ses grinçantes chroniques historiques sur celle de la fin du XIXe siècle encore déchirée par la toute fraîche unité italienne sont des best-sellers. Tout au long de l'été, ses livres ont occupé seuls les six premières places des listes des meilleures ventes. Du jamais vu, d'autant que la Mafia, évidemment omniprésente en toile de fond dans ses ˙uvres, n'en est pas le seul objet. Andrea Camilleri raconte les délits sordides de province, les hypocrisies, les amours illégitimes, les politiciens véreux. Mais Cosa Nostra est toujours là, comme dans la réalité sicilienne. L'auteur l'évoque surtout dans ses romans historiques. «Je ne comprends plus les codes de la Mafia d'aujourd'hui», explique-t-il. Dans sa jeunesse, un mafieux lui avait résumé par une anecdote ce qu'était le pouvoir des «hommes d'honneur» : «Si quelqu'un avec un pistolet me demande de m'agenouiller, je le fais, mais il s'agit seulement d'un crétin armé. Un mafieux qui se respecte n'a pas besoin du pistolet pour arriver à ses fins

L'engouement populaire est né d'abord du bouche à oreille, sans battage publicitaire ni plateaux télé. Puis la critique a suivi sans ranc˙ur, presque unanime à saluer «l'émergence d'un auteur tout à la fois populaire et de qualité». Les plus enthousiastes n'hésitent pas à comparer l'imaginaire mais combien véridique petite ville de Vigatà, dans le sud de la Sicile où se déroulent tous les récits de Camilleri, «à la Macondo de Gabriel Garcia Marquez ou à la Yoknapatawpha de Faulkner». Après quatre romans (1) avec le commissaire Montalbano, l'écrivain vient de publier un recueil de trente brèves nouvelles ˇ Un mois avec Montalbano. «Je l'ai écrit pour avoir un peu de répit. Les personnages de série se transforment vite en tueur en série», explique-t-il, un peu excédé mais quand même reconnaissant à son héros d'avoir entraîné en tête des ventes ses autres livres plus difficiles (2). Ainsi la Requête du téléphone, 30 000 exemplaires déjà épuisés, hilarant et tragique récit épistolaire évoquant tout à la fois Courteline et Kafka, montrant comment la vie du respectable Filippo Genuardi, honorable commerçant en bois, a basculé après une lettre au préfet pour demander une ligne de ce téléphone encore inconnu à Vigatà en l'année 1892. Là, plus encore que dans ses polars, Camilleri invente une langue truculente et parodique ˇ un «italien sale», selon son expression ˇ qui entremêle totalement italien et sicilien. Ces «sicilianismes» sans glossaire, a priori incompréhensibles hors de l'île, ont au contraire passionné jusqu'à l'extrême nord de la péninsule les lecteurs, qui jouent à en découvrir le sens par recoupement. D'où sa peur de la prochaine publication en français et en espagnol de ses livres, inévitablement privés de ce foisonnement malgré le talent des traducteurs : Serge Quadruppani reconnaît d'ailleurs qu'on ne peut pas pleinement restituer au lecteur français l'impression que Camilleri produit sur le lecteur italien.

«L'italien est la langue du concept et de la raison, le dialecte celle du sentiment», explique Camillieri, citant Luigi Pirandello, cousin au premier degré de sa grand-mère Coralina, et comme lui originaire de Porto-Empedocle, province d'Agrigente, à l'extrême sud de la Sicile, un littoral plat, dévoré par la spéculation, hébété de soleil face à la mer d'Afrique. Il retourne dès qu'il peut dans sa maison natale, au centre-ville, à deux blocs de la mer. A quelques kilomètres de là, au milieu des terres désormais en friche, se dressent les ruines de la grande villa de famille, avec sa véranda où trônaient jadis quatre billards, ultime vestige de la richesse passée des grands-parents, propriétaires d'une mine de soufre ruinés au début du siècle par un concurrent anglais. La villa de Pirandello, aujourd'hui transformée en musée, est à deux pas. Leonardo Sciascia, qui fut son ami, naquit non loin de là, à Racalmuto. «Plus que pour ses écrivains, la province d'Agrigente est surtout connue pour avoir le plus grand nombre d'aliénés mentaux par habitant», précise néanmoins Andrea Camilleri, un peu goguenard. Nombre d'auteurs siciliens sont devenus écrivains sur le tard, comme le célèbre Giuseppe Tomasi de Lampedusa, auteur du Guépard, Gesualdo Bufalino, ou l'oublié Antonio Pizzutto, policier puis vice-président d'Interpol transformé, la retraite venue, en auteur de romans expérimentaux dans les années 50.

«nous, Siciliens, sommes capables de rester des années en plongée jusqu'à ce que les conditions soient bonnes pour émerger», explique l'auteur atteint seulement maintenant par la gloire, même s'il a toujours noirci du papier. A peine majeur, il publiait des poésies ˇ «Que celui qui n'en a jamais écrit me jette la première pierre» ˇ dans de prestigieuses revues littéraires de l'après-guerre comme Inventario. Il voulait à tout prix quitter son île et passe le concours pour l'école d'art dramatique à Rome. Scénariste, puis metteur en scène de théâtre, il a gardé un sens aigu du rythme, un don pour les dialogues et un talent à créer des personnages bien typés comme Gégé, l'ami d'enfance de Montalbano ; petit truand et patron de bordel clandestin, les autres sbires du commissariat, ou le juge fanatique de généalogie.

«Ils se présentent en parlant comme au théâtre, et de la télévision j'ai gardé l'habitude d'écrire plus par séquence que par chapitre», revendique le père de Salvo Montalbano. Ses premiers romans, écrits avec l'encouragement de Leonardo Sciascia qui lui présenta l'éditrice Sellerio, prenaient comme point de départ l'histoire locale. Puis il brodait, jouant de la forme et s'amusant avec son sicilio-italien. Le polar a été pour lui d'abord un défi, un moyen de s'obliger à creuser les raisons des choses. Camilleri reconnaît que dans son premier policier, la Forme de l'eau, Montalbano est une fonction et pas encore un vrai personnage : «Pour lui donner de l'épaisseur, j'ai écrit le deuxième, et comme les lecteurs aimaient, j'ai continué.» Le nom de son héros, par ailleurs fréquent en Sicile, est bien sûr aussi un hommage à Vazquez Montalban, qui est un de ses auteurs préférés, plus d'ailleurs pour un roman comme le Pianiste que pour les enquêtes de Pepe Carvalho. Si le commissaire Montalbano est aussi une bonne fourchette, il se goinfre moins que son homologue barcelonais. Et il est nettement plus chaste que les privés nord-américains. «Mes polars sont un peu des fables, les rapports de Montalbano avec ses supérieurs ne sont pas trop mauvais, et il s'entend bien avec les magistrats. C'est le travail du flic comme tout policier le rêve, et cela explique ma popularité parmi eux.» Les juges ne sont pas en reste. Le procureur de Palerme Giancarlo Caselli, Piémontais installé dans la capitale sicilienne et symbole de la lutte contre la Pieuvre, affirme que les aventures de Montalbano sont pour lui un «guide culturel». Quand on fait remarquer à Camilleri que ses livres n'ont pas le pessimisme total de ceux de Sciascia, il rétorque avec un sourire que les choses ont un peu commencé à changer en Sicile : «Avant, quand il y avait un crime dans leur rue, les gens fermaient la fenêtre ; aujourd'hui, ils téléphonent à la police, même si c'est anonymement.»



Prefazione Andrea Camilleri, la langue paternelle di Serge Quadruppani





Last modified Wednesday, April, 16, 2014